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      Le procès du 7 avril 30

Le procès du 7 avril 30

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  • 9 mars 2016
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Les récits évangéliques sont l’objet de notre foi. Nous ne saurons jamais comment les événements qu’ils mentionnent se sont passés sur un plan historique et cela n’a d’ailleurs que peu d’importance. Tout au plus peut-on se demander ce que le savoir des historiens peut nous dire sur certains passages, et tout particulièrement ceux consacrés au procès qui mène à la crucifixion. Ce texte se propose précisément ceci : s’en tenir à la question de la vraisemblance historique de ce que les Évangiles ont raconté à la lumière des connaissances dont nous disposons.

Qu’on ne s’en offusque donc pas : la figure du Christ est quasi-absente de ces pages. D’une part, parce que ce texte s’appuie sur les connaissances laïques des historiens, pas sur la tradition de l’Église qui est d’une autre nature. D’autre part, parce que l’Écriture insiste sur le centre de notre foi : le Christ est entré librement dans sa Passion. Il ne se défend pas des accusations portées contre lui. Le plus souvent, il se tait. Il ne répond que lorsqu’un de ses interlocuteurs prononce une phrase dont il ne comprend pas le sens profond, précisément pour éclairer ce sens. Il paraît comme absent de son procès, concentré sur le don qu’il sait devoir faire, et qu’il va faire, de sa vie.


La date est probable, quoique non assurée. Dans la nuit du jeudi 6 au vendredi 7 avril 30 se tint un procès aux attendus considérables, bien que nul, bien évidemment, n’en ait eu conscience sur le moment. Un homme jeune, d’obscure extraction, sans instruction particulière, après avoir durant deux ou trois ans enseigné aux foules des doctrines étranges qui les ont enthousiasmées, est condamné à mort. Il avait été arrêté la veille.

Le récit de ce procès a été écrit plusieurs dizaines d’années après l’événement. Les narrateurs, n’ayant pas de formation juridique particulière, n’avaient pas non plus assisté à ce qui s’était passé et défendaient une thèse dérangeante : la victime aurait eu un rapport particulier à la puissance divine et serait ressuscitée le troisième jour suivant sa mise à mort.

L’administration romaine étant très organisée, un rapport a dû être envoyé à la capitale de l’Empire, mais il s’est perdu, comme des millions d’autres. Alors que les règles procédurales romaines sont assez bien connues pour ce qui concerne les citoyens romains jugés sur le territoire latin, peu de documents subsistent sur les règles qui étaient appliquées dans les provinces à des prévenus ne bénéficiant pas du statut de citoyen. Il semble que les Romains aient eu pour politique de laisser faire les autorités locales avec leurs règles propres, tout en les contrôlant, notamment en matière criminelle. Nous sommes ici en Judée et les règles procédurales appliquées par les autorités juives de l’époque ne nous sont pas connues. Le Talmud les évoque, mais il a été écrit au second siècle, très longtemps après les faits et la destruction du Temple. Il est certes possible qu’il s’appuie sur la tradition orale, mais les historiens s’interrogent sur nombre de points qui apparaissent avoir été formulés plus comme un idéal de référence après coup que comme une réalité historique.

Dans ces conditions, toute interprétation des faits dans une perspective juridico-historique apparaît extrêmement fragile. Elle mérite néanmoins d’être tentée dans des conditions qui doivent être précisées : faute de documents historiques (ils sont, on le verra, très peu nombreux), il est parfaitement impossible de reconstituer les faits. Tout se centre donc uniquement sur la question de la vraisemblance : ce que disent les textes de nature religieuse qui racontent ce procès apparaît-il vraisemblable ou non ?

L’arrestation

Marc (14, 43) indique que la troupe qui vint arrêter l’homme au soir du jeudi 6 avril venait de la part des « grands prêtres, des scribes et des anciens ». Autrement dit, bien qu’il soit possible qu’une partie de cette troupe ait été constituée de soldats romains, l’ordre ne vient pas des autorités romaines, mais des autorités juives, le Sanhédrin.

Comme il a été dit, il semble bien que Rome, dans les provinces, ait laissé une certaine autonomie aux autorités locales en matière de justice, civile et même aussi criminelle. Au regard de la popularité de l’homme, qui semble s’étendre, ce que craignent les autorités juives est qu’une émeute ne survienne et que les Romains n’en profitent pour renforcer l’étau de leur occupation sur le pays. En ce qui concerne celui qu’elles voient comme un agitateur, les chefs d’inculpation ne manquent pas. Sur le plan religieux, il y a le non respect du Shabbat. A plusieurs reprises, sans véritablement violer les obligations du Shabbat, l’homme s’est présenté comme libre vis-à-vis des règles, comme s’il estimait pouvoir commander au Shabbat, ce qui constitue un blasphème. Ses disciples disent qu’il a fait des miracles et il est donc susceptible d’être poursuivi pour magie. Une fois surtout, il a déclaré en public : « Détruisez ce Temple, et je le reconstruirai en trois jours. » Il a enfin formulé publiquement une accusation de corruption à l’égard des autorités juives : il leur a reproché d’avoir transformé la réalité religieuse centrale dans le judaïsme qu’est le Temple, lieu de la présence de Dieu dans le monde, en objet de trafic. Ce que chacun sait d’ailleurs à l’époque, et que le Talmud rapporte : les grands prêtres « achetaient » leur charge aux autorités romaines et la famille d’Anne monopolisait cette charge de cette manière.

Au sommet de Jérusalem, le Temple est l’une des merveilles du monde antique. Les Romains ont compris qu’il s’agit d’un édifice particulier, dont certaines parties sont sacrées et non accessibles à des non-juifs, et que toute profanation peut conduire à des troubles non maîtrisables. Ils sont donc extrêmement attentifs à ce que rien ni personne ne puisse entacher la sainteté de l’édifice aux yeux du peuple juif.

Exceptionnellement, dans la mesure où aucun soldat romain n’est en mesure de pénétrer dans l’enceinte sacrée, les autorités d’occupation ont autorisé la garde juive à poursuivre et exécuter sur le champ tout non juif qui aurait foulé la partie interdite. Quelques années auparavant, un soldat romain qui avait cherché à savoir ce que renfermaient les endroits sacrés du sanctuaire a été exterminé dans ces conditions.

Ce cas de la profanation du Temple dans lequel les autorités juives ont le droit d’exécuter le contrevenant est visiblement exceptionnel, mais on peut penser que l’arrestation qui est menée dans la nuit du 6 avril est légale : les autorités juives ont le pouvoir délégué par les forces d’occupation de l’opérer. Elles ont dû délivrer un mandat d’amener et l’homme est désormais un requirendus, un criminel recherché pouvant être arrêté à tout moment. Le fait que l’opération soit réalisée de nuit, avec une escouade apparemment assez nombreuse, se justifie. La Pâque est en effet toute proche. La ville, comme toujours à cette période, est bondée et une étincelle peut créer des troubles graves. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle le gouverneur romain, habituellement installé à Césarée, se trouve dans la capitale religieuse.

L’enseignement de l’homme a eu beaucoup d’écho dans la période récente, il compte nombre de disciples. On ne sait comment ils peuvent réagir à l’arrestation de celui qu’ils appellent rabbi.

Tout se passe finalement en douceur, l’homme se laisse emmener et ses disciples se dispersent. Il est conduit chez Anne.

La confrontation avec Anne

C’est Caïphe qui est alors grand prêtre et qui préside le Sanhédrin. Mais la réunion ne pourra se tenir qu’à la fin de la nuit, quand tous les membres de ce dernier auront pu être convoqués. Par respect pour son beau-père sans doute, Caïphe fait d’abord envoyer l’homme à Anne. Ce dernier a été grand prêtre, deux de ses fils l’ont été récemment, d’autres le seront par la suite, et il est le beau-père de Caïphe. Quoique de réputation douteuse (on le soupçonne de corruption avec de bonnes raisons), il est un personnage de grande influence. En tant qu’ancien grand prêtre, Anne fait partie du Sanhédrin mais cette audition n’est pas officielle. Il est possible qu’Anne ait cherché à obtenir un aveu dont il aurait pu se servir par la suite. Il semble soupçonner l’homme d’activités secrètes, de complot. D’où la réponse : c’est au grand jour, en public, que j’ai parlé, sans jamais me cacher.

La confrontation est infructueuse. Un serviteur qui estime que l’homme n’a pas répondu avec suffisamment de respect à l’ancien grand prêtre, le gifle.

Le Sanhédrin

Il est constitué de trois groupes, qui apparaissent dans la citation de Marc. Le premier est celui des grands prêtres, en exercice ou ayant occupé cette fonction dans le passé. Le deuxième est celui des Anciens, constitué des membres des riches familles de propriétaires fonciers. L’un d’eux est nommé dans les Évangiles, il s’agit de Joseph d’Arimathie. Le troisième groupe est celui des scribes. Ce sont des hommes particulièrement instruits dans l’étude de la Thora, l’Ancien Testament. Alors que les prêtres et les Anciens représentent les très riches, eux représentent la petite bourgeoisie ; alors que les prêtres et les anciens sont des sadducéens, qui ne croient pas à la résurrection, eux sont des pharisiens. Parmi eux, que nomment lui aussi les Évangiles, Nicodème.

Le Sanhédrin se compose de soixante-dix membres au total, sous la présidence du grand prêtre. Quand il fonctionne en tribunal, il faut au moins que vingt-trois membres soient présents. Caïphe, qui préside, est un redoutable personnage. Il va rester quatorze ans grand prêtre et ne sera évincé que peu après le rappel de Pilate à Rome.
La procédure suppose que des témoins soient interrogés indépendamment les uns des autres et, pour qu’il y ait condamnation, il faut qu’au moins deux témoignages se recoupent parfaitement. Il n’y a pas d’accusateur public. Les membres sont assis sur des sièges surélevés, en arc de cercle de manière à ce qu’ils puissent se voir les uns les autres. Les témoins et l’accusé sont au centre.

On devrait commencer par les témoignages à décharge mais, les disciples s’étant dispersés au moment de l’arrestation, il semble qu’il n’y en ait pas eu. L’accusation la plus grave porte sur la phrase concernant la destruction du Temple. Elle a été prononcée en public. La seule mention d’une prophétie sur la disparition de l’édifice est gravissime : en son temps, le prophète Jérémie a risqué la peine de mort à ce sujet (Jer., 26, 1-10). Mais les témoignages ne se recoupent pas.

La condamnation ne peut alors plus venir que de l’interrogatoire.

Caïphe pose donc la question décisive : « Es-tu le Messie, fils du Béni ? »
« Fils du Béni » ne signifie pas fils de Dieu au sens où l’entendra la théologie chrétienne. Dans la tradition juive, le Messie est un homme, doté par Dieu de pouvoirs exceptionnels et chéri de lui, comme un fils, mais un homme, sans ambiguïté possible. La question de Caïphe ne porte donc que sur un point très simple : l’accusé revendique-t-il ou non le titre de Messie ? Il n’y a probablement pas de piège dans l’interrogation. Caïphe lui-même ne se permettrait pas de blasphémer.

L’homme, qui a souvent refusé cette revendication de peur que ses disciples ne se méprennent et ne pensent qu’il était venu pour mener une guerre de libération contre l’occupant romain, répond cette fois très simplement par l’affirmative : « Je le suis. »
Caïphe déchire alors ces vêtements, estimant qu’il y a blasphème, et s’adresse aux juges : il n’y a désormais plus besoin de témoignage puisqu’il y a aveu public, devant le tribunal.

Cette réaction est en fait assez difficile à interpréter. Le Messie étant un homme, revendiquer le fait de l’être ne constitue pas en soi un blasphème. Et d’ailleurs, les faux messies dans l’histoire du peuple juif n’ont pas fait l’objet de procès. Au sens strict, et tous les membres présents du Sanhédrin le savent, il n’y a donc pas eu blasphème. Après sa réponse affirmative, l’accusé a fait allusion à deux textes messianiques, évoquant son retour à la fin des temps et sa place à la droite de Dieu. Tout ceci s’inscrit également dans la tradition juive du Messie et ne peut pas non plus être considéré comme un blasphème.

La condamnation qui s’ensuit est donc assez mystérieuse. Ce qui semble être vécu comme un blasphème par les autorités juives est la situation elle-même. Le Messie sera revêtu, avec l’aide du Très-Haut, d’une puissance sur terre capable de redonner au peuple juif toute sa dignité et sa préséance : comment un homme qui s’est laissé arrêter comme un agneau qu’on mène à l’abattoir peut-il prétendre à un tel titre ? Qu’un pauvre accusé sans défense, abandonné de tous ses partisans, puisse se prétendre Messie a quelque chose de blasphématoire en soi, parce que contraire à tout ce que la tradition dit du Messie et de sa puissance terrestre.

Certains pensent que les règles n’ont pas été respectées. Si l’on suit le Talmud, le Sanhédrin n’aurait pas dû se réunir la nuit. Un défenseur aurait dû être assigné à l’accusé. Les témoins ne peuvent pas voter : or les membres du Sanhédrin jouent maintenant le rôle de témoins de l’aveu. Les plus jeunes auraient dû voter en premier, alors que Caïphe proclame la condamnation avant même que le vote n’ait lieu. Mais d’une part, comme il a été dit, ces règles de fonctionnement du Sanhédrin mentionnées par le Talmud ne sont peut-être pas de nature historique. D’autre part, le Talmud est très sévère avec Caïphe, connu pour être un politique retors. Enfin, nous sommes à la veille de la Pâque et tout doit être décidé rapidement.

La condamnation à mort est donc votée. Il n’y a pas de recours possible, dans la loi juive, à une condamnation du Sanhédrin. La sentence est donc définitive et exécutoire. Néanmoins, il est très probable que les Romains ont imposé une limite à l’autonomie des autorités locales dans les zones d’occupation : une sentence de mort ne peut être exécutée qu’avec l’accord du procurateur (sauf dans le cas très exceptionnel, on l’a vu, d’une profanation du Temple). Les membres du Sanhédrin le savent et conduisent donc l’homme à Pilate.

Pilate et le procès romain

C’est le personnage sur lequel nous avons le plus de données, quoiqu’elles soient malgré tout très limitées, quelques lignes de Flavius Josèphe et une mention chez Tacite. Il est devenu gouverneur de Judée en 26 et a donc, au moment des faits, une certaine expérience de la réalité du pays. Le fonctionnaire apparaît brutal, ne reculant pas devant le recours sanglant à la force, irrité par les traits très particuliers des coutumes juives, ayant la volonté d’imposer la puissance impériale, et sans doute sous pression : il sait que des plaintes peuvent être adressées à Rome contre lui. Il est possible qu’il ait été surveillé, notamment par Hérode Antipas, et qu’il le sache.
La tension entre les autorités juives et Pilate est donc réelle. Tout ce qui provient des premières est sans doute suspect pour le second, et réciproquement, même si Caïphe est nommé et renommé grand prêtre des années durant par Pilate.

Or, les autorités juives ont voté une condamnation à mort, qu’elles transmettent au procurateur. Il est probable que chacun est bien conscient que cet arrêt n’en est pas un, mais qu’il vaut acte d’accusation, déclenchant la procédure effective devant le juge romain. L’imperium, qui implique le jus gladii ou droit du glaive, c’est-à-dire le droit d’exécution capitale, appartient en effet au gouverneur.

La loi romaine interdit de mener deux procès pour une même affaire. Mais là, la situation apparaît particulière. Les autorités juives ont cherché à accuser l’homme à propos du Temple. Il y aurait alors eu convergence facile entre elles et le pouvoir romain : d’un point du vue religieux, il y aurait eu blasphème et du point de vue politique, celui du pouvoir romain extrêmement attentif aux conséquences de tout acte en lien avec le Temple, trouble grave à l’ordre public. Mais, comme on l’a vu, ce motif d’accusation n’a pas pu être retenu du fait de témoignages contradictoires. Il a fallu se rabattre sur une accusation de blasphème, d’ailleurs peu claire, qui n’est pas de nature à produire une condamnation en elle-même devant les autorités romaines.

Devant le Sanhédrin, l’homme a répondu de manière positive à la question : es-tu le Messie ? Or, dans la tradition juive, le Messie a une dimension royale et guerrière. C’est donc cette dimension que les autorités juives mettent en avant dans l’acte d’accusation dans la mesure où elle est la plus à même de provoquer les foudres de la puissance romaine.

Du coup, un nouveau procès s’ouvre. Il s’agit de savoir si le pouvoir d’occupation va considérer que la revendication d’une forme de royauté par le prévenu peut constituer une menace pour l’ordre impérial.

Dans un procès de droit romain, tout commence par l’accusation. Les autorités juives ont accompagné le prisonnier et elles vont jouer le rôle d’accusateur. L’homme s’est dit Messie, ce que l’on peut traduire comme « roi des juifs ». C’est une simplification du terme Messie, mais elle est assez juste. Une telle revendication peut être vue comme de nature politique avec à la clef une menace de soulèvement contre l’occupant.
L’acte d’accusation étant posé, Pilate (qui est ici seul juge : alors que le Sanhédrin est une instance collégiale, la décision appartient au procurateur) va interroger l’accusé : prétend-il à la royauté ? A nouveau, l’homme revient à ce qu’il a expliqué, publiquement, à ceux qui l’écoutaient : il est roi, certes, mais sa royauté n’est pas de ce monde.

Pilate n’a qu’à le regarder : celui qu’on lui a amené enchaîné et condamné par les autorités juives n’a pas le profil d’un dangereux agitateur politique.

Les textes donnent l’impression d’un dialogue, assez intime, entre Pilate et le prévenu. Il ne peut en être ainsi : le juge romain est assisté d’assesseurs (qui ne jouent pas de rôle réel dans la décision, mais qui sont présents lors du procès) et les audiences se tiennent en public. Les autorités juives, semble-t-il, ne veulent pas pénétrer dans le tribunal, pour ne pas souffrir d’impureté à la veille de la Pâque, mais elles jouent leur rôle d’accusateur et de témoins. A l’intérieur du tribunal, il doit y avoir des personnes assistant au procès (et ceux-ci peuvent avoir nourri les récits évangéliques).

Les Évangiles semblent suggérer par ailleurs qu’une certaine sympathie s’instaure entre le procurateur romain et l’accusé. Cela paraît assez invraisemblable, étant donnée la situation et la psychologie de Pilate telle qu’elle nous a été transmise (néanmoins, les auteurs qui ont parlé de lui, tel Flavius Josèphe, avaient de bonnes raisons de le haïr et d’en donner une vision particulièrement noire). Il est plus probable que le procurateur ressent de la part des autorités juives une tentative de manipulation : on lui présente un accusé sous les traits d’un dangereux agitateur en lui demandant de décider en urgence d’une peine de mort, et il a le sentiment de se trouver face à un idéaliste inoffensif.

Dès lors, il va essayer de sortir de cette situation.

Quand il apprend que l’accusé est galiléen, il l’envoie aussitôt à Hérode Antipas, en charge de la Galilée et lui aussi présent à Jérusalem en ce temps de fête de la Pâque. En aucun cas, Hérode ne pourrait prendre de décision à Jérusalem, un territoire qui ne relève pas de sa juridiction mais de celle de Pilate. Par contre, il pourrait décider de garder l’accusé en prison, puis de l’emmener avec lui à son retour dans sa province pour le faire juger alors.

Hérode a entendu parler du prisonnier. On lui a parlé de signes exceptionnels et c’est cela qui l’intéresse : peut-il voir un miracle ? Face au silence obstiné du prévenu qui, paraît-il, s’est présenté comme roi des Juifs, lui qui a toujours rêvé d’être roi et ne le sera jamais renvoie à Pilate le prisonnier revêtu d’un manteau rouge, par dérision : Pilate et lui partagent visiblement la même analyse sur ce personnage qui se dit roi malgré ses chaînes et qui leur paraît plus pathétique et insignifiant que dangereux. Un évangéliste dit que, à partir de ce moment, Pilate et Hérode qui ne s’entendaient pas sont devenus amis.

A nouveau, et contre sa volonté sans doute, Pilate se retrouve avec le cas à traiter.
Il va tenter deux choses dans l’urgence.

Première tentative, il se tourne vers la foule et offre de libérer l’accusé. Le droit romain prévoit deux types possibles de libération : l’abolitio (ou relaxe avant condamnation) et l’indulgentia (ou grâce après condamnation). En l’espèce, il ne peut s’agit que de la première puisqu’aucune condamnation n’est alors intervenue. Mais il n’existe pas de document clair attestant de l’existence de la possibilité d’un recours à la foule, bien qu’il ne soit pas impossible que cette disposition ait existé parfois en droit romain et, par ailleurs, dans la tradition juive.

La foule demande la crucifixion. D’une part, face au procurateur romain, elle préfère suivre ses autorités religieuses. Par ailleurs, les disciples se sont dispersés et ne restent que des gens favorables aux membres du Sanhédrin. D’autre part, si le châtiment suprême dans la tradition juive est la lapidation, il était de tradition de suspendre le corps du condamné à un blasphème à un poteau ressemblant à une croix romaine avant de l’enterrer. La crucifixion romaine présente donc la particularité de rejoindre une prescription religieuse.

Seconde tentative, il fait flageller le prisonnier. Dans le droit procédural romain, la flagellation peut intervenir dans différentes situations contrastées. Elle peut être utilisée comme châtiment suprême. C’est essentiellement le cas dans l’armée où les soldats romains convaincus d’un crime peuvent être exécutés de cette manière. Dans les condamnations à mort par crucifixion, elle précède celle-ci. Elle peut être également utilisée comme un châtiment dans les condamnations moins graves. Enfin, la flagellation est utilisée comme moyen de torture pour faire avouer un accusé.

Comme chronologiquement, dans les récits évangéliques, la flagellation précède la crucifixion, son sens paraît clair. Pourtant, il n’en est rien : l’accusé n’a pas été condamné à ce stade et la sentence n’a pas été rendue. Si Pilate fait flageller le prévenu, c’est qu’il lui inflige une punition dont il pense qu’elle suffira à apaiser les autorités juives qui ont demandé un châtiment. Nous ne connaissons pas l’acte d’accusation formulé à ce stade pour justifier ce supplice. Notons que la flagellation est une punition extrêmement violente : les lanières des fouets sont garnies d’osselets ou de billes de métal qui déchirent les chairs du condamné. La mort peut s’ensuivre, même si elle n’a pas été voulue. Dans ce cas précis, il semble bien qu’elle ait hâté la fin sur la croix qui surprend Pilate par sa rapidité. Mais les autorités religieuses ne considèrent pas que ce châtiment puisse suffire et elles persistent à demander la peine de mort.

Deux détails méritent commentaire. Un évangéliste mentionne la femme de Pilate. Or, nous savons qu’Auguste interdisait aux procurateurs d’emmener leurs femmes dans les provinces. Mais ce n’était plus le cas sous Tibère. Il est donc possible que la femme de Pilate ait bien été présente en Judée au moment des faits. Ensuite, Pilate, dans un geste resté célèbre, se lave les mains. Il ne s’agit pas d’une tradition romaine mais d’un rite de purification de la religion juive. En poste depuis quatre ans, Pilate a suffisamment d’expérience du pays pour le connaître et l’utiliser ici de manière ironique. Il a essayé d’épargner la mort à l’accusé, il n’y est pas parvenu, il se « soumet » d’une certaine façon aux autorités juives de crainte de troubles, il leur renvoie la responsabilité de l’issue du procès.

La condamnation et l’exécution

Les récits des Évangiles utilisent tous la formule : il le leur livra pour être crucifié. Il s’agit d’une référence au passage d’Isaïe sur le serviteur souffrant (Is., 53, 6-12) dans la version des Septante.

Sur le plan juridique, le procurateur doit prononcer les mots : « Ibis in crucem » (tu iras à la croix) ou « Abi in crucem » (Va-t-en sur la croix), qui ne sont pas mentionnés par les Évangiles. Si le procès a pu se dérouler sur le sol, de plano, ces mots doivent être prononcés par le magistrat assis sur son siège (sella curulis), celui-ci étant posé sur une estrade. Un des évangélistes mentionne ce fait. La formule employée par les quatre textes, maladroite du point de vue juridique mais utilisée parce qu’elle renvoie à l’Ancien Testament, peut donc sans doute être interprétée comme une paraphrase de la sentence de mort qui a dû être prononcée par Pilate.

Celle-ci est immédiatement exécutoire. L’exécution s’engage lorsque le gouverneur donne l’ordre à l’un de ses officiers d’emmener le condamné. Il semble qu’il s’agisse ici d’un centurion et de quatre hommes des troupes auxiliaires (généralement des non-israélites, des Samaritains ou des Syriens très hostiles aux Juifs).

Il est noté que ses vêtements sont rendus au condamné. Ce n’est pas la procédure romaine normale : celle-ci prévoit que le futur crucifié soit nu pour porter sa croix, et flagellé en chemin. Mais ici, le condamné a déjà subi ce supplice et, par ailleurs, la nudité est refusée par la religion juive (les lapidés sont dépouillés de leurs vêtements mais portent une ceinture qui masque leurs parties génitales). Pour ces deux raisons, il est possible que l’on ait revêtu le condamné pour lui faire traverser la ville et rejoindre le lieu de son supplice afin de ne pas choquer les coutumes juives, surtout à la veille de la Pâque.

La crucifixion était reconnue par les Romains eux-mêmes (Cicéron ou Tacite) comme l’un des plus effroyables supplices jamais inventés par l’homme. Durant des heures, le condamné oscille entre deux positions : il s’abandonne et se laisse pendre par les bras et il cesse alors de pouvoir respirer ; s’il est cloué, son poids tout entier ne tient plus que par les clous des mains et la douleur est atroce ; dès lors, il prend appui sur ses pieds pour pouvoir faire entrer de l’air dans ses poumons, se déchirant maintenant sur les clous qui lui transpercent les membres inférieurs sur lesquels repose alors tout le poids de son corps ; la douleur est telle qu’il ne peut rester très longtemps dans cette position et qu’il recommence à s’abandonner et donc à s’étouffer. Il semble qu’un tel supplice ait pu durer plusieurs jours si, ce qui peut être le cas, les membres supérieurs sont attachés par des cordes plutôt que par des clous. Si l’on veut mettre fin au martyre, on brise les jambes du condamné à l’aide d’une barre de fer : ne tenant plus à la croix que suspendu par les bras, il meurt alors étouffé.

Généralement, la croix est basse, à peine plus haute qu’un homme, et les pieds du condamné touchent presque le sol. Mais il existe des croix hautes, peut-être pour rendre le crucifié plus visible de loin. Cela semble le cas ici puisqu’un soldat tend une éponge attachée à un roseau au condamné qui doit donc être en position haute (les pieds devaient se trouver environ à un mètre du sol). L’exécution a toujours lieu hors de la ville. Une coutume juive, et non romaine, attestée dans l’Ancien Testament, autorise à donner au condamné à mort une boisson puissamment narcotique. Les récits disent que des femmes en proposèrent une au condamné et qu’il la refusa. Il fut dépouillé de ses vêtements et on lui laissa probablement une bande de toile.

Un écriteau (titulus), exprimant le motif de la condamnation, est posé sur la croix, que celle-ci soit en forme de T ou en forme traditionnelle de croix. Dans tous les cas, la tête du condamné pend et l’écriteau est donc visible. Le texte ne peut qu’être court. Ici, le procurateur romain fait inscrire : Jésus de Nazareth Roi des Juifs. Il faut entendre : qui s’est prétendu roi des Juifs. Mais le texte serait probablement trop long, et Pilate est par ailleurs trop content de ce nouveau trait d’ironie qui irrite profondément les autorités juives.

Le Shabbat approchant, les soldats romains viennent donc voir où en est la situation. Ils brisent les jambes des deux autres crucifiés et constatent que le troisième condamné est déjà mort. Pour en être bien surs, ils percent son flanc d’un coup de lance. Il ne réagit pas et est donc bien considéré comme mort. Pilate s’en étonne. Il est possible que la flagellation ait été si violente qu’elle n’ait pas permis au condamné de survivre sur sa croix au-delà de quelques heures.

Dans la procédure romaine, les cadavres restent suspendus sur le bois des jours durant, abandonnés aux bêtes sauvages. Si la famille réclame le corps, on le lui accorde généralement. Dans la tradition juive, laisser un cadavre en plein air est interdit. Comme il a été dit, le corps d’un blasphémateur lapidé est exposé sur un poteau qui ressemble à une croix (cette coutume est mentionnée dans le Deutéronome), mais il doit être dépendu avant la nuit. Il est ensuite enterré. S’il l’était dans un caveau de famille, il souillerait les corps des autres membres de la parentèle. Donc, un condamné pour blasphème est enterré dans un endroit spécial, à part. Un an après seulement, la famille peut récupérer les ossements.

Ici, un notable, membre du Sanhédrin, Joseph d’Arimathie demande le corps à Pilate qui le lui accorde sans tergiverser, peut-être parce qu’il n’a jamais été vraiment persuadé par la culpabilité de celui qu’il a condamné. Muni de cette autorisation, Joseph récupère la dépouille et la fait enterrer, très probablement après avoir fait procéder au lavement du corps, rite important de la tradition juive (il ne le touche certainement pas lui-même, sinon il serait impur pour sept jours et ne pourrait pas participer à la Pâque). Il le fait placer dans un caveau dont il est bien précisé dans les Évangiles qu’il n’a jamais servi (le point est important car, comme on l’a vu, s’il s’agissait d’un lieu de sépulture familiale, il serait interdit d’y déposer la dépouille d’un condamné).

Ici se termine la confrontation entre des récits de nature religieuse et ce que nous pouvons savoir sur un plan historique.

Fin 36 ou début 37, Pilate fut rappelé à Rome pour avoir fait massacrer des Samaritains. Sa trace se perd alors. Certaines communautés chrétiennes l’ont canonisé, lui et sa femme. Peu après son départ, Caïphe fut destitué. Une révolte générale souleva le pays et le Temple fut détruit en 70 par l’armée de Titus. Le Sanhédrin fut alors dissous.

Malgré le manque de documents historiques et juridiques probants, les récits évangélique de la phase du procès n’apparaissent pas invraisemblables (la question de leur vérité historique ne pouvant en aucune manière être tranchée). Les connaissances dont disposent les historiens permettant de corroborer ce qui est dit, malgré les zones d’incertitude qui subsistent. L’impression donnée par les évangélistes est que l’on se trouve devant l’une de ces nombreuses affaires qui advinrent dans l’histoire au cours desquelles des autorités apeurées et peu sures d’elles-mêmes firent exécuter un innocent pour essayer de maintenir la tranquillité publique en respectant à peu près les formes d’un procès, espérant que les choses en resteraient là.
Dans ce cas précis, le moins qu’on puisse dire est qu’il n’en fut pas ainsi.

En savoir plus

Références :
Agamben Giorgio (2014) Pilate et Jésus, Paris, Payot et Rivages.
Blinzler Joseph (1961) Le procès de Jésus, Paris, Mame Lumine in Fidei.

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